2.10.07

Les enfants de la rue à Dakar

Un phénomène urbain universel :
L’exode rural amplifié par l’attrait des grandes villes mène à l’apparition de populations coupées de leurs racines traditionnelles (village comme soutien de la communauté) qui se retrouvent livrées à elles-mêmes. L’installation en ville se fait souvent de façon anarchique dans des conditions sanitaires et d’hygiène très limitées. Ces familles vivent dans des conditions de très grande précarité et n’ont que très rarement accès aux soins. Les premières victimes en sont les enfants : quand les familles sont éclatées et déstructurées, quand certaines dérives de l’enseignement coranique font affluer à Dakar des hommes accompagnés de plusieurs dizaines d’enfants exploités à des fins économiques, les enfants sont livrés à eux-mêmes, exploitables et exploités, condamnés à vivre en bandes, livrés au vol, à la drogue ou à la prostitution, souvent à la merci d’adultes sans scrupules. Sans abri, sans soutien d’aucune sorte et sans ressources, les enfants de la rue sont réduits au stade de la simple survie. Le nombre d’enfants de la rue à Dakar est particulièrement difficile à estimer cependant le samusocialSénégal a déjà identifié et pris en chgarge au moins une fois plus de 2300 enfants différents.
Les enfants de la rue de Dakar :
Enfants errants, talibés, jeunes travailleurs, Fakhman, enfants mendiants, jeunes filles, enfants accompagnés sont autant de notions qui désignent des enfants qui passent l’essentiel de leur temps dans la rue. La définition d’enfants des rues est transversale dès lors qu’elle se définit au regard de la situation de rupture dans laquelle ils se trouvent : rupture avec la famille, rupture avec le tuteur (famille d’accueil, maître coranique). Ces garçons et ces filles des rues constituent le groupe cible de l’action du Samu Social Sénégal : des enfants socialement exclus, des enfants extrêmement vulnérables et paradoxalement suradaptés à leur milieu de vie. Ajoutons que les enfants des rues constituent une population particulièrement exposés aux risques de la rue (agression, exploitation), aux risques épidémiologiques (infections liées aux conditions de vie, absence d’information et de prévention VIH/SIDA en particulier), aux risques psychopathologiques (toxicomanie, troubles du comportement). Ils sont exclus de l’accès aux services de santé et aux programmes de prévention. Population furtive et mouvante, elle échappe aux programmes existants. Les « cibles » prioritaires du samusocialSénégal sont les enfants en rupture, sans attache et sans repère ; ce sont essentiellement les Fakhmans et les Talibés (en particulier les talibés fugueurs), qui totalisent 73% des prises en charge par les équipes du samusocial.
La suradaptation paradoxale :
Comment expliquer la facilité avec laquelle les enfants de la rue s’adaptent à un environnement difficile et hostile ? Comment ne pas être surpris par un enfant qui dit que « tout va bien » alors qu’il dort sur un bout de trottoir, qu’il passe sa journée dans l’angoisse de ne pas trouver de nourriture, qu’il souffre de multiples maux dus au manque d’hygiène et à l’inaccessibilité des soins ? Comment comprendre le refus d’un enfant d’être orienté vers un centre d’accueil où il peut être pris en charge et retrouver des perspectives d’avenir ? La recherche en psychopathologie de l’enfance et de l’adolescence en danger met en lumière la notion de « suradaptation paradoxale » en tant que stratégie mentale de survie. En effet, pour survivre dans le milieu hostile de la rue, les enfants se forgent instinctivement des repères sécuritaires et identitaires (un groupe, un territoire) qui fonctionnent comme une véritable armure de protection. Avouer ses angoisses et ses difficultés équivaut à briser cette armure, à vulnérabiliser davantage l’enfant de la rue. Aussi, de manière paradoxale, les enfants des rues s’efforcent-ils de jouer les « petits caïds » qui n’ont besoin de rien ni de personne et refusent de quitter un territoire qui incarne pour eux un véritable périmètre de sécurité. Cette suradaptation paradoxale aggrave leur misère affective, leur exclusion sociale et leur vulnérabilité aux dangers de la rue dans la mesure où l’enfant refusera de quitter la rue tant qu’il ne se sentira pas capable de précisément s’adapter à un autre milieu. En d’autres termes, la réhabilitation de l’enfant est un préalable indispensable à sa réinsertion sociale : il doit reprendre confiance en lui-même avant de pouvoir exprimer des projets d’avenir.