L’enfant de la rue, tel qu’il est décrit par ceux-là même qui nous ont précédé sur le terrain se caractériserait par une « suradaptation paradoxale » du fait de sa situation de rue. Il se serait forgé une armure de protection, une sorte de carapace psycho-affective qui aurait fini par faire de lui un enfant « endurci » qui ne demanderait plus rien à personne. Par des comportements et des attitudes quasi-suicidaires et sado-masochistes, il serait en confrontation permanente avec lui-même et avec les autres ; défiant par son absence son milieu familial naturel avec qui il n’arriverait plus à composer d’une part, et d’autres part se mesurant sans cesse avec l’extérieur, la rue, qu’il décrit comme hostile et dangereux mais où il persisterait à vivre.
Comment alors poser un cadre d’intervention psychologique qui obéirait aux normes de la pure tradition « Psy » ? Par quels moyens entrer en relation avec cet enfant ? Comment procéder pour faire émerger une demande d’écoute ? Sur quoi pourrait porter cette demande ? Et que faire avec elle ? Ce sont là les lancinantes interrogations qui nous habitaient dès l’entame de notre action.
Mais nous pouvons maintenant affirmer avec une certaine dose de satisfaction et après une année de travail et de réflexion qu’une bonne partie de ces difficultés s’est estompée avec comme résultat final, une meilleure connaissance des réalités psychologiques de l’enfant de la rue.
Le centre fonctionne comme un contenant physique et psychique pour tout enfant qui l’intègre. En « captant » l’enfant de la rue, il permet sa mise à l’abri, sa sécurisation, son repos physique et mental. En somme, il permet à l’enfant de se relâcher, « de déposer les armes » qu’il s’est forgé pour sa survie dans la rue. Logé, nourri, soigné, bien reposé et écouté, l’enfant peut se remettre à réfléchir, à verbaliser en posant des mots sur certains aspects difficiles de son histoire.
Le centre est aussi une sorte de métaphore du cadre familial, avec série de symboles qui permettent à l’enfant de penser, de dire et de faire « comme si » il était chez lui, dans sa famille. Son cadre physique et architectural est celui d’une maison domestique destinée à abriter une famille avec le confort nécessaire. Isabelle, la Directrice fait office de pouvoir central dont l’autorité s’impose à tous, donc aux enfants.
Les responsables des équipes (Youssouph et Antoine) sont très souvent assimilés à des pères de famille, tantôt sévères, tantôt bienveillants, garants de l’ordre et de la sécurité, c’est auprès d’eux qu’on peut porter les doléances.
Les animateurs – éducateurs fonctionnent comme des grands frères. Ils organisent les activités, jouent avec les enfants qui peuvent parfois se mesurer a eux dans une agressivité maturante.
Le cabinet médical réveille les peurs archaïques liées au corps de l’enfant, mais il permet également de développer des demandes sous forme de plaintes psycho somatiques.
L’ensemble des enfants hébergés forme une fratrie où chacun redécouvre la rivalité, l’agressivité, la jalousie, l’amitié, la camaraderie, la solidarité entre frères.
Enfin, la cuisine et le personnel féminin qui s’y active est très investie affectivement à cause des femmes et filles que les enfants se plaisent à mettre parfois en position de mères nourricières, parfois en position d’objet de fantasme sexuel sous forme de blague.
C’est dans ce cadre relationnel déjà riche et sécurisant pour l’enfant que le psychologue est venu s’insérer. Nous n’avons fait que compléter un dispositif déjà posé. Par notre âge : le hasard faisant bien les choses, nous sommes apparus comme un grand-père ; personnage central dans la culture sénégalaise.
En effet il est plus ou moins neutre, on peut facilement l’investir ou l’ignorer sans conséquences fâcheuses. Il apparaît souvent comme la sommation de tous les statuts dans la famille. Super–parent il peut faire barrage contre les sanctions très sévères que les parents ou les aînés pourraient être amené à prendre contre l’enfant. Il n’administre pas de punition et est même jugé trop tolérant envers les petits-enfants. Il est objet de blague et c’est également le vieux copain avec qui ont peut jouer. On lui demande conseil et en période de stress il apporte le réconfort.
Tout ce substrat culturel, à notre avis, a facilité l’établissement de liens avec les adolescents et préadolescents hébergés au centre. Il ne restait plus qu’à expliquer et à recadrés les choses pour les mettre au service d’une relation d’écoute et d’expression de type Psychothérapique.
Une fois que ce cadre est posé, l’enfant de la rue y adhère facilement contrairement à ce qu’on croit. Il s’en approprie, s’y love même en découvrant les immenses avantages qu’il peut en tirer. Il découvre un lieu à la fois physique et symbolique, réel et imaginaire où il peut enfin dire les choses autrement que dans la rue, en famille ou devant les différents pouvoirs du centre. Tout notre travail consistera à l’y aider ; à l’aider à faire émerger une réflexion, puis une parole authentique, un discours à lui, selon sa réalité propre ; non plus un discours emprunté et inlassablement répété, un discours biaisé, et altéré, une pensée figée ou toujours masquée pour faire face ou sauver la face et s’affirmer maladroitement à travers les attitudes et des comportements de défi et de mortification dans sa propre famille et plu tard dans la rue. Tout cela devient possible dès que l’enfant sent ce regard nouveau se poser sur lui ; ce regard propice au témoignage, en ce lieu différent des autres lieux du centre.
L’enfant se sent alors doté de moyens supplémentaires pour lier et dépasser cette angoisse qui n’est rien d’autre que le résultat de trop de traumatismes subis en famille et vécus dans la rue.
Grâce à ce nouveau mode relationnel l’enfant fini par produire une parole apaisante et libératrice, à travers laquelle il va pointer ce qui, auparavant était impossible à dire.
Petit à petit il va prendre du recul par rapport au réel. Il parvient à mieux mentaliser les choses et à se dégager de ce corps à corps destructeur qui caractérisait sa vie dans la rue. Alors on découvre son immense richesse intérieure, ses capacités insoupçonnées à analyser le monde qui l’entoure et dont les tourbillons l’emportent.
Dans cette relation qui prend très vite l’allure d’une psychothérapie, les moments les plus forts sont souvent ces moments, où ensemble, nous revisitons la série de ratés et d’échecs qui ont ponctué la vie familiale de l’enfant ou les relations conjugales de ses parents. Impuissant il a assisté à l’écroulement de tous ses repères familiaux, repères qu’il va tenter d’aller reconstruire ailleurs ; dans la rue.
N’avoir jamais pu grandir, rester prisonnier des premiers stades de son enfance sous le prima du principe de plaisir d’un côté, et d’un autre côté traverser son enfance à la vitesse de l’éclair, être très tôt happé par le principe de réalité et des exigences de survie au point de ne plus pouvoir faire l’enfant, tels sont me semble-t-il les deux axes de lecture pour une bonne approche de la psychopathologie de l’enfant de la rue.
Ngor Ndour, Psychologue-Clinicien